Hommage de Lionel Scotto d’Apollonia de la Chaire Unesco à Edgar Morin

INFINIE TRISTESSE, EDGAR MORIN L’AFECTUEL ETERNEL – 8 JUILLET 1921 – 29 MAI 2026

LES HOMMAGES DU MONDE ENTIER SE MULTIPLIENT

À l’heure où le monde pleure un de ses plus grands esprits, Edgar Morin nous laisse en héritage une œuvre immense et un vide profond. Ses compagnons de route prennent aujourd’hui la plume pour lui rendre un dernier hommage. À travers leurs mots se dessine le double visage d’un homme exceptionnel : l’intellectuel visionnaire et « l’affectuel » passionné, dont la pensée n’a jamais cessé de vibrer pour l’humain.

UN MOMENT SENSIBLE AVEC EDGAR COMPAGNON DE PENSEE ET AMI DE COEUR 

Le soleil doux de cette fin d’été, tamisé par le feuillage dense des arbres de la place de la Canourgue à Montpellier, venait effleurer les tables de notre bistrot. L’atmosphère était calme, presque suspendue. Nous parlions à bâtons rompus de tout et de rien, avec cette liberté légère des conversations qui n’ont rien à prouver.

Le regard d’Edgar demeurait vif, espiègle, intensément présent au monde. Derrière « l’affectuel », comme il aimait se définir, il y avait l’homme ; et derrière l’homme, une œuvre magistrale, capable tout à la fois de bouleverser les sensibilités et de déplacer les cadres mêmes de la pensée. Nous partagions un café au rythme des cigales. La crise du Covid appartenait déjà au passé ; nous nous amusions encore des dîners clandestins improvisés durant cette étrange époque. Les élections municipales approchaient. Nous parlions politique, complexité, aveuglements médiatiques.

Nous savions combien intellectuels, chercheurs et responsables publics s’obstinent souvent à réduire le monde pour éviter d’avoir à penser son épaisseur. La complexité n’est guère vendeuse, et c’est peut-être son moindre défaut.

Lorsque la conversation glissa vers l’éducation – ce naufrage silencieux – un simple échange de regards suffit à partager une complicité muette.

La place poursuivait autour de nous sa lente respiration. Le bruissement de Montpellier nous enveloppait avec douceur. Des jeunes gens, des touristes, des retraités, des habitués refaisaient le monde à quelques tables de distance. Puis une inconnue s’approcha, hésitante, manifestement émue.

— Vous m’avez tellement inspirée que je voulais simplement venir vous saluer…

Edgar lui répondit par ce sourire immense qui abolissait immédiatement toute distance. Il prit sa main avec chaleur, prolongeant quelques secondes cette rencontre improbable comme s’il s’agissait d’un instant essentiel. Chez lui, l’attention portée à l’autre ne relevait jamais d’une posture : elle était immédiate, instinctive, profondément incarnée.

C’est peut-être cela que retiendront d’abord ceux qui l’ont côtoyé : cette capacité bouleversante à entrer en relation, à faire sentir à chacun qu’il existait pleinement dans le regard de l’autre. Sa fulgurance intellectuelle impressionnait ; sa présence humaine désarmait davantage encore. Sa spontanéité à se lever de sa Morin mobile, son scooter comme il aimait à préciser, au passage d’une manifestation en se déhanchant au rythme de la batucada.

Il y avait chez lui quelque chose d’une enfance demeurée intacte derrière la lucidité du penseur. Une manière d’accueillir l’émotion sans jamais l’exhiber. Une pudeur vibrante. Une jubilation presque physique à penser, vivre, respirer. Et cette force singulière face à la mort, très tôt affrontée, très tôt apprivoisée.

« Affectuel » : aucun mot n’approchait mieux ce qu’était Edgar Morin. Une pensée de la reliance devenue manière d’habiter le monde. Reliance des savoirs, des disciplines, des êtres ; mais aussi reliance sensible, fraternelle, profondément humaine. Chez lui, la pensée ne s’avançait jamais séparée du tremblement de la vie.

Il chercha sans relâche moins à disséquer le réel qu’à le relier ; moins à réduire qu’à embrasser la complexité des destinées humaines. Son œuvre traverse un siècle entier d’histoire, de tragédies et d’espérances. Mais elle ne se réduit pas à une construction théorique froide : elle demeure un combat incessant contre toutes les séparations stériles – entre science et poésie, raison et émotion, lucidité et espérance.

L’honorer aujourd’hui ne consiste pas à sanctifier sa pensée ni à la figer dans une orthodoxie nouvelle. Ce serait déjà la trahir. La seule fidélité possible est de maintenir vivante cette inquiétude intellectuelle qu’il portait en lui : continuer à penser contre les simplifications, contre les clôtures idéologiques, contre cette rationalité abstraite qui mutile la connaissance lorsqu’elle se coupe de la chair humaine.

Car il n’est peut-être pas de savoir véritable qui ne soit traversé par la sensibilité.

Je l’avais rencontré une première fois comme tant d’autres lecteurs : dans les livres. Au début des années 1990, alors étudiant à Montpellier, un ami me glissa entre les mains un ouvrage au titre étrange : Introduction à la pensée complexe. Ce ne fut sans doute pas sa meilleure inspiration, mais il fut pour moi l’acte fondateur de ma vie intellectuelle.

Plus tard vinrent les échanges épistolaires, puis les conversations, les travaux communs autour des questions d’épistémologie et d’éducation. Dans l’ombre souvent, avec fidélité et discrétion, je rédigeais entre autre des notes, certaines préfaces. Edgar m’avait appris que Pascal avait vu juste en dénonçant le divertissement par lequel l’homme tente d’échapper à lui-même ; mais il m’avait aussi appris que l’obsession inverse – celle de la mort – pouvait devenir à son tour une autre forme d’aveuglement.

L’Homme et la Mort demeurait pour lui une œuvre centrale. Livre matriciel, sans cesse repris, réécrit, augmenté, comme si la pensée devait continuellement revenir au même vertige. La mort, cet angle mort des sociétés modernes.

Le jour déclinait lentement sur la Canourgue. Notre conversation revenait sans cesse vers cette « praxis de la complexité & complexité de la praxis » qu’il jugeait encore largement impensée. Puis, presque naturellement, Edgar évoqua de nouveau la direction de sa chaire UNESCO. Sa proposition demeura longtemps suspendue entre nous avant que je n’accepte finalement d’en assumer la responsabilité.

Comment mieux rendre hommage à Edgar que de s’immerger dans la singularité des moments vécus. De nos nombreux échanges s’est construit chemin faisant le programme de la Chaire UNESCO, autour d’une articulation fondatrice entre éducation et recherche : « Praxis de la Complexité, Complexité de la Praxis ». Une manière d’interroger les polycrises comme un défi civilisationnel, mais aussi de penser, en filigrane, le passage de l’écologie politique née dans l’effervescence des années 1960 à une véritable écologie de l’action.

Lors de leurs nombreux échanges, Edgar écrivit à Elisabeth Sénégas, inspiratrice du projet Oasis de Fraternité, ses mots magnifiques :

— Vous êtes en action ce que je veux être en pensée, ce projet est ma dernière joie.

Ses mots d’Edgar étaient adressée à Elisabeth Sénégas.

Il y avait dans ces mots quelque chose d’à la fois bouleversant et parfaitement cohérent avec toute son œuvre. Car les Oasis de Fraternité prolongent et incarnent précisément cette pensée de la reliance qu’il n’avait cessé de défendre. Autour d’un collectif réunissant universitaires de notre Terre-Patrie, entrepreneurs, acteurs associatifs et citoyens — au sens le plus exigeant et le plus noble du terme — ce projet porte une ambition profondément émancipatrice : retisser les liens à soi, aux autres et au vivant, tout en ouvrant une réflexion collective sur la refonte du contrat social face aux bouleversements majeurs que nos sociétés s’apprêtent à traverser, notamment sous l’effet de la révolution anthropologique que constitue l’avènement de l’intelligence artificielle. Né du constat d’une société hyperconnectée mais profondément fragmentée et isolée, il propose de recréer, à l’échelle des quartiers et des territoires, des espaces physiques ou symboliques de rencontre, de fraternité et d’action citoyenne. De Levinas à Jonas, inspiré par une éthique de la fraternité et de la responsabilité, notre Recherche Action Participative défend l’idée que la transformation écologique, sociale et démocratique ne peut émerger que des relations humaines concrètes et des coopérations locales. Les Oasis de Fraternité se veulent ainsi une résistance poétique et politique à la déshumanisation du monde, en plaçant la rencontre, la diversité et l’espérance au cœur d’un futur désirable.

Aujourd’hui, une page blanche s’ouvre de nouveau.

Non comme un héritage à administrer, mais comme une exigence à poursuivre.

Lionel Scotto d’Apollonia, Montpellier le 29 mai 2026